Les six premiers films que vous avez réalisés ont été tournés en France et les quatre derniers en Algérie. En 2006, L’Algérie, son cinéma et moi a inauguré un nouveau cycle et depuis, tous vos films sont en lien avec votre pays natal. Qu’est ce qui vous a donné envie de tourner en Algérie ?
Je n’avais pas remis les pieds en Algérie depuis 1992. J’y étais allé en famille pour des vacances. Le lendemain de notre retour en France, nous avons appris qu’une bombe avait explosé dans le terminal de l’aéroport d’Alger où nous nous trouvions la veille. C’était le début de cette terrible période de terrorisme qui a duré une décennie. J’ai pensé que plus jamais je n’irais en Algérie et ce sont mes enfants qui m’ont poussé à y retourner en 2005 parce qu’ils voulaient revoir ce pays. Je me suis alors rendu compte que l’Algérie était en ruines. J’ai été frappé par toutes ces salles de cinéma fermées. Lorsque j’étais enfant, le cinéma était mon seul loisir. Je voulais montrer à mes deux garçons les grands et beaux cinémas de ma jeunesse. Mais il n’y avait plus rien ! Dans ma ville de 60 000 habitants, il y avait sept salles quand j’étais enfant. Aujourd’hui, pour 600 000 habitants, il n’en reste plus qu’une et elle diffuse des films en vidéo. Je ne pouvais pas faire comme s’il ne s’était rien passé. L’idée d’un film sur le cinéma algérien m’est venue pendant ce séjour. Pour moi, le cinéma est une métaphore. Il est à l’image de ce pays cassé. Sans le cinéma qui donne le pays à voir, l’Algérie est en quarantaine.
Les enfants de ma génération étaient fans de cinéma. Le premier film que j’ai vu était un Chaplin. Nous étions de grands amateurs de burlesque mais aussi de westerns et de films de guerre. Je me souviens que « La Piscine » de Jacques Deray m’avait beaucoup marqué, peut-être à cause de la plastique de Romy Schneider ! Comme nous n’avions pas beaucoup d’argent, nous nous cotisions et chacun allait à tour de rôle voir un film et le racontait aux copains de A à Z. Le cinéma nous donnait accès à un monde inconnu. On prenait conscience d’un ailleurs. Cela faisait travailler notre imaginaire. Du coup, quand je suis arrivé en France, je ne me suis pas senti dépaysé. Je connaissais ce nouveau monde, je l’avais vu au cinéma, j’avais déjà voyagé dans ma tête. Je peux dire que le cinéma m’a ouvert l’esprit, a aiguisé ma curiosité et qu’il a été un facteur d’intégration. Je n’en avais pas conscience sur le moment, je n’avais rien théorisé. C’est avec le recul que je m’en suis rendu compte.
À quel moment avez-vous vu des films algériens ?
Avant ce film qui constitue le deuxième volet d’une trilogie, il y a eu, en 2008, Vent de sable, le Sahara des essais nucléaires. Comment vous est venue l’idée de vous attaquer à ce sujet politique ?
Et Vent de sable a soulevé d’autres questions qui ont donné lieu à L’Algérie, De Gaulle et la bombe ?
Oui. « L’Algérie, De Gaulle et la bombe » ausculte la stratégie politique du général de Gaulle. J’ai rencontré les négociateurs des accords d’Evian et ce sont leurs témoignages qui structurent le film, l’autre strate étant constituée par les histoires des personnes qui ont vécu les essais à différents titres, qu’ils soient militaires français ou habitants du Sahara. Ce que je voulais notamment comprendre, c’est pourquoi De Gaulle, qui est pragmatique et un grand stratège politique, avait choisi de faire des essais nucléaires dans un pays en guerre - la première explosion a eu lieu en février 1960 - et pourquoi ces essais s’étaient poursuivis pendant cinq ans après l’indépendance. Dans ce film, j’essaie de décortiquer des mécanismes politiques d’autant plus complexes que cette histoire a été cachée. Aujourd’hui encore, le silence dû au «secret défense» des documents relevant de cette période empêche les historiens, les cinéastes, les journalistes de travailler efficacement et sereinement sur cette question. Au départ, je souhaitais placer les essais dans une perspective historique. J’ai été surpris que les quelques historiens qui travaillent sur la question algérienne n’aient pas été disponibles pour me rencontrer…
J’estime que mes films sont des passerelles. Les gens de ma génération n’ont pas la rancœur de nos aînés qui ont fait la guerre et ont souffert du colonialisme. Moi, je suis Algérien et Français et donc sans doute plus apte à aborder ces questions sans complexe, sans retenue, et surtout de manière dépassionnée. Je considère que la France est mon pays au même titre que l’Algérie. J’appartiens aux deux peuples. D’ailleurs, pour moi, c’est un seul et même pays, avec la Méditerranée au milieu. Cette position me permet de soulever la chape de l’histoire sans réveiller les passions et de rompre le silence. Pour écrire l’histoire, il faut commencer par nommer les choses.
Propos recueillis par Nathalie Marcault
(*) Coproduit par Aligal Production et par France Télévisions, L’Algérie, De Gaulle et la bombe sera prochainement diffusé sur les antennes de France 3 Ouest et de France 3 national (La Case de l’oncle Doc).
Filmographie de Larbi Benchiha
L’Algérie, De Gaulle et la bombe / 52 mn / 2010 / coproduction Aligal Production, France Télévisions
Vent de sable, le Sahara des essais nucléaires / 57 mn / 2008 / coproduction 24 Images, TV Rennes 35, France 3 Corse
Mohammed Chouikh, un cinéaste résistant / 26 mn / 2008 / coproduction Aligal Production, France 3 Corse, Les Cahiers du cinéma
L’Algérie, son cinéma et moi / 52 mn / 2006 / coproduction Aligal Production, France 3 Ouest
Home squat, le wagon des punks / 52 mn / 2004 / coproduction Aligal Production, France3 Ouest
Travelling Israel-Palestine / 30 mn / 2004 / autoproduit
La Vie sans toit / 26 mn / 2002 / coproduction Aligal Production, France 3 Ouest, TV Rennes 35
Les Elles du hip hop / 52 mn / 2000 / coproduction Pois chiche films, TV Rennes
Hip hop en Trans / 27 mn / 1998 / coproduction Les films du village et France 3 Ouest
Home d’infortune / 28 mn / 1996 / coproduction Lazennec Bretagne, TV Rennes
Photo : Larbi Benchiha à droite d'un témoin dans le Hoggar © Larbi Benchiha