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      • DOCUMENTAIRE

      • Edgard, Mikhaïl et Charles, ou comment filmer les hommes politiques...

      • publié le 22/02/2012
          • Trois documentaires, sortis récemment, et produits en Bretagne, mettent en scène des hommes politiques qui ont achevé ou sont sur le point d’achever leur carrière : Edgard Pisani, vu par Jean-Jacques Rault, Mikhaïl Gorbatchev par Gulya Mirzoeva et Charles Josselin par Ariel Nathan. Un moment opportun pour revenir sur un parcours éclairant une époque, et pour tenter de pénétrer les coulisses de l’Histoire. Mais les hommes politiques ne sont pas des personnages comme les autres. Ils ont pour habitude, et pour métier, de contrôler leurs propos et leur image. Comment les aborder, éviter la manipulation et la langue de bois ? Quelle relation est-il possible de construire avec eux ? Voici le récit de trois expériences singulières, trois regards de réalisateurs, entre admiration et observation critique. Un exercice à la fois complexe et nécessaire.
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            « Cher ami »

                Le film de Jean-Jacques Rault, C’est beau la politique, vous savez !, s’ouvre par un message laissé sur son répondeur : « C’est Edgard Pisani. J’ai ressenti la journée que nous avons passée ensemble comme vous l’avez ressentie. Elle a été belle et bonne. J’ai le souhait que nous continuions dans les limites que le temps me laisse. Toujours à votre disposition. Croyez en mon amitié. A bientôt ». Et Jean-Jacques de poursuivre en voix off : « Edgard Pisani, cher ami, cela fait trois ans que je m’entretiens avec vous, que vous me racontez votre vie, votre vision de la politique… ».

                Le réalisateur a fait la connaissance de l’ancien ministre de l’Agriculture du général de Gaulle, qui fut aussi haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie sous Mitterrand, à l’occasion de son film précédent, Vague à l’âme paysanne. « A cette époque, Edgard Pisani venait de faire paraître un livre sur la faim dans le monde et recevait beaucoup de journalistes. On s’est rencontrés. On a discuté de la politique agricole commune dont il a été l’artisan ». La rencontre aurait pu se limiter à un entretien réalisé pour ce film sur le mal-être paysan. Mais à l’issue de l’interview, Pisani lui fait cette proposition : « S’il vous reste un peu de cassettes, on continue et on parle de politique. Vous verrez bien ce que vous en ferez ». Jean-Jacques en a fait un film. Son parcours d’ancien paysan devenu réalisateur a séduit l’homme politique. « Il m’a tout de suite mis à part. Il m’appelait mon ‘’cinéaste paysan’’ ». En retour, le réalisateur éprouvait de l’admiration pour celui « qui a modernisé le monde agricole ». « L’admiration est d’ailleurs le sujet du film », souligne t-il.

                Comment, dans ce cas, échapper à la fascination et garder la sacro-sainte bonne distance ? « Autour de moi, on me mettait en garde. Mais je me sentais capable de prendre de la distance, même si j’ai dû rester vigilant pour que cela reste mon film ». Au début du documentaire, il juge d’ailleurs utile de préciser en voix off : « Bien sûr avec le temps, les lignes de la réalité bougent, mais qu’importe, c‘est le conteur d’aujourd’hui qui m’intéresse ». Façon de dire que le souvenir ou l’omission peuvent parfois transformer les faits. Pour rétablir leur vérité, Jean-Jacques a fouillé les archives. «Il ne faut pas être dupe. Je devais bien connaître son histoire. Pas pour le coincer. Pour faire la part des choses ».  Mais sans une relation patiemment construite au long de trois années de rencontres régulières, il est peu probable qu’Edgard Pisani se serait livré avec autant de confiance. « Pendant cette période, je n’ai jamais sorti la caméra. J’enregistrais parfois le son. Le film est né de notre amitié. Je me sentais bien avec lui. Je ne me lassais pas de l’écouter et je le taquinais aussi. Il y avait une sorte de jeu entre nous ».

                Le réalisateur n’a-t-il pas craint qu’au moment du tournage, les sujets de conversation soient épuisés et que le sentiment de répétition se fasse sentir ? « Edgard Pisani possède un vrai talent de conteur et une capacité à redire les choses comme si c’était la première fois. S’il y a suffisamment de temps entre les entretiens de préparation et le tournage, et que vous posez les questions comme si c’était la première fois, vous retrouvez une fraîcheur des propos ». Jean-Jacques a le sentiment d’être arrivé au bon moment car, à 92 ans, Edgard Pisani livre là son testament médiatique. « Ce sera probablement son dernier entretien. Sans nous l’être dit explicitement, il le savait et je le savais. Ce contrat tacite a ajouté au projet une tension particulière ».

            Tenir bon

                La partie s’est jouée plus serrée pour Gulya Mirzoeva, qui a presque dû mettre un pied dans la porte pour accéder à un personnage aussi considérable que Mikhaïl Gorbatchev. La cinéaste d’origine tadjik qui vit en France depuis 20 ans est une fille de la Perestroïka. Gorbatchev a marqué sa jeunesse d’étudiante à Moscou. Pour sa génération, il reste celui qui a apporté la liberté en Union Soviétique. Mais elle ne s’est pas intéressée qu’à l’ancien chef politique, elle a voulu approcher le père et le mari, « qui arrive au bout du chemin et accepte de livrer une part de lui-même méconnue ».

                Grâce à ses relations, elle a pu entrer en contact avec Gorbatchev qui a accepté très vite le principe d’un portrait. Deux rencontres plus tard, elle est convaincue de pouvoir « recueillir une parole personnelle, intime, à la fois sur son parcours de vie et sur certains événements politiques qu’il a traversés et façonnés ». C’est après que les choses se sont compliquées. Il a fallu du temps et quelques allers-retours Paris-Moscou pour caler l’entretien qui structure le film. Et avant de pouvoir poser sa caméra face à Gorbatchev, Gulya a dû, lors de son dernier séjour, attendre un mois à Moscou.

                Sa tenacité aura fini par porter ses fruits. Pour Gilles Padovani, producteur du film, « cette opiniâtreté a payé et a même dû favorablement impressionner Gorbatchev qui s’était peut-être dit qu’elle lâcherait prise ». En regardant Mikhaïl Gorbatchev, simples confidences, en écoutant l’homme politique d’aujourd’hui 80 ans parler de son enfance, de son amour pour sa femme Raïssa, des bouleversements qu’a connus l’Union soviétique au moment de sa présidence, on a le sentiment qu’une relation de familiarité s’est installée. C’est un Gorbachev en bras de chemise, bonhomme, qui se confie à la caméra de Gulya en réagissant aux photos qu’elle lui met entre les mains, « un peu comme s’il feuilletait un album de souvenir ».

                « À travers le support des images, l’entretien fonctionne sur la réminiscence, l’association libre des idées. Le choix de ces images est crucial ». Gulya a notamment utilisé des photos de famille trouvées à la Fondation Gorbatchev mais aussi « d’autres photos qu’il ne connaît pas forcément et qui l’ont surpris ». On assiste ainsi dans le film à un moment savoureux. Gorbatchev vient de vanter les mérites de Gromyko quand Gulya lui donne une photo où on le voit voter l’éviction du président du Soviet Suprême. Commentaire de Gorbatchev : « La photo est une chose dangereuse, mais nécessaire ! ».

            Filmer le politique en action

                Contrairement à Pisani et Gorbatchev, Charles Josselin est, à 72 ans, un homme politique encore en exercice. Ce qui tombe bien car, pour Ariel Nathan, « réaliser un portrait d’un politique à partir d’entretiens et de documents d’archives est insuffisant pour comprendre son métier».  Le réalisateur a saisi l’occasion de la dernière campagne pour les cantonales, partant de l’hypothèse que, là, il pourra voir l’homme en action et filmer la vie d’une section PS à la base. « C’est cette campagne qui a déclenché mon désir de film. Pendant quelques semaines, j’ai côtoyé une poignée de militants du PS fidèles et déterminés à faire gagner  une nouvelle fois “le lion des Côtes-d’Armor”. C‘est une campagne à l’ancienne, sans internet ni conseiller de communication. Ici, on fait de la politique  de proximité ». ll est, en effet, étonnant d’assister au porte-à-porte de cet ancien ministre, député, sénateur et président du Conseil général des Côtes-d’Armor. De le voir poser le pupitre de carton qu’il promène partout avec lui lors de meetings qui ne réunissent parfois qu’une poignée d’électeurs vieillissants.

                Mais comme le film de Ariel Nathan s’inscrit dans une collection lancée par France 3 Bretagne sur les personnalités qui ont marqué la région, il a quand même fallu passer par l’exercice du bilan, et revenir sur les moments-clés de la carrière de l’homme politique : « la montée du Parti socialiste en Bretagne qui a intelligemment surfé sur les mouvements sociaux des années 70, l’Amoco Cadiz, le bilan du Mitterrandisme, le ministère de la Coopération sous la cohabitation Chirac/Jospin ».

                Ariel a fait réagir Charles Josselin en lui montrant les rares archives qu’il a pu collecter à l’INA. « Je n‘ai pas trouvé grand chose sur ses campagnes électorales précédentes ni d’extraits où il développe ses idées politiques. La télévision a longtemps été aux ordres et donc très complaisante avec les hommes politiques. Après 1981, elle a voulu montrer son indépendance en ne les filmant plus. Sans doute a t-elle une part de responsabilité dans l’image désastreuse qu’ont les politiques. On perçoit leur métier comme opaque, secret. Mais ils tiennent leur pouvoir des élections et pas seulement des manigances ».

                Tisser cette double trame, la campagne pour les cantonales et le bilan politique, n’a pas été facile mais souvent productif. Ainsi, lors de la soirée électorale qui consacre sa victoire, à l’attaque lancée par son challenger UMP fustigeant ses 40 ans de mandat, Charles Josselin répond qu’on trouve de telles longévités dans tous les camps politiques. Avant de reconnaître, dans le face-à-face avec le réalisateur, qu’il serait bon de limiter la durée des mandats. Le spectateur mesure alors l’écart entre le discours offensif du candidat, qui ne peut pas perdre la face, et ses réelles convictions.

            Nathalie Marcault

            - C’est beau la politique, vous savez, sera projeté le 6 mai à 16 h aux Champs libres à Rennes, et Charles Josselin, un homme en campagne, le 13 mai à 16 h, dans le cadre de la programmation Docs en Stock du Musée de Bretagne, avec Comptoir du Doc.
            Charles Josselin, un homme en campagne, de Ariel Nathan. 52 minutes. Coproduction Aligal/France 3.
            Mikhaïl Gorbatchev, simples confidences, de Gulya Mirzoeva. 43 minutes. Coproduction Arte France/ Mille et Une Films.
            C’est beau la politique, vous savez, de Jean-Jacques Rault. 60 minutes. Coproduction Mille et Une Films/ Unité des télévisions locales de Bretagne.





             

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